21 décembre 2008

Vers une civilisation sinistre ?

Versailles (125).JPG

photographie : Olivier Martin Delange

Plus les législations, décrets et revendications s’accumulent, plus je pense à Alexis de Tocqueville et sa prédiction d’une société où on nous épargnerait l’effort de penser.

La liberté d’expression est mise à mal par une censure omni présente avec des tribunaux d’inquisitions modernes institués pour chaque média (télévision, publicité etc…) qui filtrent ce que le public doit ou ne doit pas voir. Le pire à mon sens ce ne sont pas ces institutions dont le principe qui a présidé à leur établissement consistait simplement à éviter des excès inutiles, même si comme toujours une institution dérive de sa mission selon les affinités, l’intelligence de ses membres ou leur faiblesse face aux lobbies. Le pire c’est l’autocensure. Parallèlement à une défection de la religiosité en Occident (encore que ce soit très discutable ces dernières années) on a intégrer une forme de morale tout aussi stricte et pernicieuse sous couvert de scientisme. L’une de ses principales valeurs est d’imposer à tous le même modèle, sans variation possible : être « libre », consommer et durer. Durer, signifie ici vivre le plus longtemps possible, un peu comme la tendance à l’immortalité revendiquée par les cellules cancéreuses quand les autre cellules du corps continuent à jouer le jeu du renouvellement des générations. Pour assurer une durée de vie sans considération de sa qualité, on met sur pied la société du risque zéro.

Le refus du risque, c’est refuser l’innovation, la progression et l’avancée, mais aussi l’expérimentation individuelle, la découverte et l’expression de soi. C’est nier la responsabilité individuelle, la liberté, notre autonomie et notre capacité à décidé pour soi même. On impose le bien aux nations sous couvert d’excès de bonne moralité (Irak) comme aux individus.

Un des derniers exemples en date est relatif à la chasse aux sorcières faite aux fumeurs. S’il est naturel de demander aux uns et aux autres d’éviter de faire bénéficier à l’autre camp des conséquences de son comportement individuel, il y a des limites aux interdictions. Non contents de les avoir boutés hors des lieux publics, les bien-pensants protecteurs de la santé de tous cherchent maintenant à les évincer de leur dernier refuge : les terrasses de café. On perd le sens commun ! Comme d’habitude, le débat se décline en relevés scientifiques et en listing de chiffres à n’en plus finir. Cet hermétisme et ce scientisme chronique ne sert qu’à empêcher de penser et de considérer les significations de ce que les chasseurs de fumeurs demandent : le refus de la liberté individuelle et l’institutionnalisation d’une société bien-pensante.

Depuis le 1er janvier, il est interdit de fumer dans les bars, cafés et restaurants. Mais il reste possible de fumer en terrasse si celle-ci est "à l'air libre" ou "intégralement ouverte en façade frontale, si elle dispose d'un toit ou d'un auvent" ou encore est "close des trois côtés, mais sans toit ni auvent". Ce compromis me semble largement suffisant, et évidemment qu’un peu de fumer entre dans l’établissement. Et alors ? La différence est déjà énorme par rapport à la situation précédente ou fumeurs et non fumeurs se retrouvaient dans le même volume d’air. Personne ne souffle mot pour la pollution urbaine qui entre dans les établissements (pollution des voitures et autres) et personne ne prend en compte la nocivité de l’air intérieur (accumulation des polluants par manque d’aération, polluants issus des peintures et colles etc…) si les nouveaux hygiénistes scientistes étaient cohérents ils resteraient dehors et feraient interdire les plafonds ! Mais cette façade scientiste s’effrite dès lors qu’on comprend que la différence entre la fumée de cigarette et la pollution générale de l’air ambiant c’est qu’elle se voit ! On pousse le ridicule jusqu’à interdire de fumer sur des quais de gare ouverts aux quatre vents. De qui se moque-t-on ?

"Il faut cesser de faire la chasse aux fumeurs", réagit Didier Chenet, président du syndicat national des hôteliers, restaurateurs, cafetiers et traiteurs (Synhorcat). "Les terrasses restent les derniers lieux de convivialité où fumeurs et non fumeurs peuvent se rencontrer, il est de notre devoir de les maintenir en l'état". La convivialité est le mot juste.

Ce qui me chagrine le plus, ce n’est pas les revendications castratrices des anti-tabac mais celles des écologistes qui eux aussi ont pris en grippe ces terrasses. Les écologistes voient dans les chauffe-terrasses une source de "gaspillage énergétique considérable". Encore une fois c’est mal poser le problème. Effectivement, des systèmes de chauffages idiots, émetteurs de gaz à effet de serre et non optimisés sont une aberration dans un contexte ou il est de notre devoir collectif de faire des efforts contre le changement climatique et une terrasse non chauffées ne me gène pas, mais c’est avant tout une question de choix technologique. On peut très bien imaginer des systèmes économes en énergie et surtout alimentés sans émissions de gaz à effet de serre.

Par ailleurs il faut garder le sens des proportions : "Les chauffe-terrasses dégagent l'équivalent de 229 kg de CO2 par an (...) alors que les écrans plasma diffusent 400 kg de CO2 par an" et "il se vend plus d'un million d'écrans plasma par an contre seulement 25.000 chauffe-terrasses sur la même période" d’après Didier Chenet. Se concentrer sur les chauffes-terrasses, c’est perdre le sens des priorités. C’est comme si on passait son temps à éteindre un feu de cheminé d’un bâtiment isolé pendant que toute l’agglomération urbaine brule librement. Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’en préoccuper, mais simplement avoir le sens des urgences.

« Jouir sans entrave », comme si le cri de liberté des années soixante se muait en un écho tyrannique et totalitaire. Merci à la génération de mes grands-parents pour avoir mis sur pied le monde du changement climatique et de la sixième grande extinction, et merci les parents pour avoir mis sur pied un monde ironiquement encore plus policé sous couvert de réclamer l’inverse. Quel sera le crime de la mienne ?

Commentaires

c'est scientiste de vouloir vivre vieux? je vois pas le rapport, sous un point de vue strictement rationnel, et même scientifiquement, ça n'est pas vraiment souhaitable?

Ecrit par : sarah | 28 décembre 2008

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