07 septembre 2008
Tromper la chance : la nature est une tricheuse

Photographie : Olivier Martin Delange
Face à la Fortune la Nature a su déployer des parades si efficaces qu’elle fait figure de maîtresse incontestée de la Chance. Les stratégies sont loin d’être simples, la sournoiserie de la vie pour perdurée est aussi subtile que discrète, seul moyen d’être suffisamment coriace face au principe d’entropie qui aurait du avoir raison du vivant depuis bien longtemps…
Dans son Essai sur les Fondements de nos Connaissances, Cournot part de l’hypothèse selon laquelle il existerait, au sein des phénomènes naturels, plusieurs séries causales indépendantes : c’est de leur croisement que naîtrait la chance. L’idée qu’un événement résulte d’une combinaison signifie que ce n’est qu’un possible parmi d’autres, tiré d’une combinatoire produit par un jeu de hasard. Cournot raisonne en supposant que chaque séquence causale dans la Nature est assimilable à un coup de dés indépendant des autres.
En appliquant ainsi la théorie des probabilités, il est évident que si on multiplie les tentatives on augmente ses chances. Lorsqu’un événement a une chance sur deux de se produire, au bout de 100 essais l’événement arrivera environ 50 fois. La diversité du vivant, sa résistance, et la capacité de résilience des écosystèmes ne sont dû ni au hasard, ni à la chance, mais à la faculté de la Nature de tromper la chance en augmentant les essais par effet de masse.
Bien sûr les systèmes auxquels on se réfère sont bien plus complexes qu’un simple pile ou face et le numéro gagnant est différent à chaque fois. On pourrait illustrer l’étendue de la stratégie de la nature en disant que c’est exactement comme si elle jouait à un loto dont le numéro gagnant comporte 10 puissance 10 chiffres et à chaque tirage elle joue des centaines de milliards de numéros en même temps, augmentant ainsi d’autant ses chances !
Comment procède-t-elle ?
Saisir sa chance
L’exemple de l’évolution l’explique bien. Les mutations sont dues à des événements fortuits, tels que des erreurs de copie lors de la reproduction cellulaire ou bien une altération du patrimoine génétique à cause d’un virus, une substance chimique, un rayonnement UV ou gamma. De ces mutations aléatoires, souvent pathogènes, il arrive qu’une nouvelle propriété émerge, donnant selon les circonstances un avantage à l’individu qui la porte. Par exemple les yeux bleus pouvaient être un avantage pour les groupes qui vivaient dans les hautes latitudes… Du hasard initial d’apparition de la mutation, à sa diffusion, la nature a su saisir sa chance…
Explorer le champ des possibles
En laissant soin au hasard d’intervenir dans la créativité de l’évolution, la nature a entamé une véritable exploration du champ des possibles, la sélection naturelle venant séparer le grain de l’ivraie, notion changeante selon les aléas du climat et des conditions locales. Ainsi, les grandes périodes de créativité ont vue apparaître des animaux des plus étranges. La faune d'Édiacara (1 400 spécimens fossiles du précambrien) est exemplaire à ce titre. Édiacara est un site au sud de l'Australie où des fossiles très particuliers ont été trouvés en 1946 et étudiés dans les années 1950 par Martin Glaessner. Glaessner a d'abord pensé qu'il s'agissait de formes primitives d'animaux tels que des vers ou des coraux. Si certains de ces fossiles, comme Kimberella, Bomakellia, et Xenusion, ou même certains petits coquillages, peuvent être rattachés à des formes de vie du Cambrien, beaucoup d'autres, par exemple en forme de goutte, de disque, de fronde ou de domino, n'ont pas de relations connues avec une faune postérieure. Actuellement le classement de ces espèces est sujet à controverse.

Halucigenia, faune d'Ediacara
Maîtriser les risques
Mais laisser assez de marge à la créativité et au hasard comporte le risque de voir une série statistique défavorable s’enchainer jusqu’à la destruction en un funeste enchaînement de malchance. Ce combat de déesse, entre l’aveugle Fortuna et la hiératique Gaïa est inéquitable, la Terre ayant su juguler le hasard.
En effet, dans la mesure où la nature laisse le hasard intervenir uniquement aux niveaux les plus micro de son système (le gêne, l’individu), une circonstance malheureuse a moins de chance d’avoir des conséquences d’ampleur et laisse les éléments d’autorégulation du système écologique minimiser les risques. Les travaux de Lynn Margulis ou de James Lovelock le montrent bien.
De la chance au destin, question de lecture
C’est en vertu du hasard du croisement d’un rayon cosmique d’un côté et de l’instabilité de composés chimiques, qu’ont surgit les premiers acides aminés. La vie résulte de séries causales indépendantes et son apparition est issue de la conjonction du "hasard et de la nécessité", comme le dirait Jacques Monod.
Si on admet la théorie du hasard, la formation de la Terre semble résulter d’une combinaison assez inouïe d’événements. La chance d’obtenir une planète avec une exposition au soleil suffisante, mais pas trop forte, avec une gravité suffisante, et une température moyenne idéale était très mince. Ajoutons à cela la présence de l’eau sous la forme liquide, une proportion correcte entre les terres émergées et l’eau, une atmosphère favorable et la Terre ressemble plus à un miracle qu’à un phénomène naturel. La Terre a eu la chance extraordinaire de disposer d’une lune qui stabilise, par effet des marées, son axe de rotation, stabilité favorable au vivant. L’exploration du système solaire par des sondes spatiales a confirmé la singularité remarquable de la Terre. Nous n’avons trouvé que des systèmes morts, très diversifiés.
L'ensemble des espèces aujourd’hui vivantes sont issues d'un organisme originel unique datant d'environ 3,6 à 4,1 milliards d'années. Nommé LUCA (Last Universal Common Ancestor) cet être était monocellulaire et vivait dans l’océan qui a vu la vie émerger. Le vivant se compose de trois branches dont il serait l’origine : les archées, les eubactéries et les eucaryotes (regroupant les animaux, les champignons, les plantes et les protistes). Le problème de la phylogénie à la racine du vivant consiste maintenant à savoir si les eucaryotes et les archées descendent de l'une des deux cellules filles de LUCA, et les eubactéries de l'autre, ou si c'est une autre combinaison. Succession de coup de chance ? Evidemment LUCA n’était pas seul dans l’océan, et des millions, probablement des milliards d’autres êtres vivants du même type l’accompagnaient. Mais le temps passant, les grandes extinctions aidant, LUCA est la seule dont la descendance a survécue (hormis les virus, bien sûr…). Une telle succession d’événements rapportée sur des échelles de temps géologiques font apparaître l’histoire de LUCA comme un destin incroyable, plutôt que comme un coup de chance isolé.
Mais là, nous parlons de lecture a posteriori de l’histoire naturelle, pour LUCA comme l’apparition du vivant. Ce serait une erreur d’y voir un destin, c’est plutôt l’aveu de notre ignorance ou une vision simpliste qui nous évite de penser à la complexité extrême des ces phénomènes. En effet, rétroactivement, les conditions du vivant peuvent être interprétées comme un hasard formidable. Oui, pour le vivant tel que nous le connaissons, celui qui s’est développé dans les conditions qu’il a rencontré ! L’exobiologie, science qui cherche à concevoir ce que serait la vie dans d’autres conditions ou sur d’autres planètes le montre bien : si les conditions sur Terre avaient été différentes, ce n’est pas pour autant que la vie ne serait pas apparue, elle aurait juste été différente.
La loterie humaine : nouvelles règles
Du Chaos a émergé Gaïa nous dit Hésiode, avec sa maîtrise de la Chance, la Nature sait intégrer et valoriser le Chaos. Mais ce bel équilibre est remis en cause par les technologies et les pratiques de l’humanité. Ça ne date pas d’hier ! Les pratiques d’élevage ont abouti à la création d’espèces nouvelles telles que les cochons à partir des sangliers, les moutons à partir des mouflons etc… et que dire des plantes ! Tous les agrumes sont issus d’une poignée d’espèces naturelles. Nos tentatives de maîtrise du vivant, comme les OGM ou l’élevage, consistent à suppléer le hasard dans la nature, et à favoriser certaines mutations plutôt que d’autres.
A l’inverse, et on l’évoque avec précaution, parce que cette idée risque de conduire à l’eugénisme, le patrimoine génétique de l’humanité n’est plus régulé par le principe de sélection, qu’elle soit naturelle (évolution) ou humaine (eugénisme). Si de cette manière nous donnons plus de chance au hasard de s’exprimer au sein de notre propre espèce, nous ne suppléons pas la nature dans ses régulations habituelles.
La chance a sourie sous le joug de la Nature, les nouvelles règles édictées par l’humanité maintiendront elles l’équilibre de la Chance entre créativité et chaos ?
18:25 Publié dans écologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Fortune, Chance, Nature, évolution, eugénisme, hasard, philosophie

























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