16 septembre 2007
aux sources des images scientifiques

photo : Olivier Martin Delange
Les premières tentatives de représentation imagée de la nature peuvent être datées de l’époque médiévale. Il est remarquable que très peu d’espèces animales et végétales aient été nommées et identifiées avant les tentatives totalisantes des naturalistes du XIXe siècle, hormis celles auxquelles on attribuait des spécificités curatives, vivrières ou symboliques. Mais à partir du XVe siècle, on peut rencontrer les premiers essais de représentation de ce que l'on nommera « biodiversité » à la fin du XXe siècle. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est sur des tapisseries que la diversité végétale est d’abord déployée. Il s’agit alors d’une pratique apologétique. En effet, la diversité des essences végétales atteste de l’immensité de la Création, ce qui est tout à la gloire de Dieu. Mais déjà, l’effort d’observation est remarquable. Celui-ci est motivé par la théologie (la glorification de l’Oeuvre Divine) et exprimé selon ses critères (la stricte observation de la nature sans aucune déformation, qui relèverait du mensonge ou du sacrilège). Ces œuvres nous semblent aujourd’hui relever d’une volonté esthétique, mais pour l’artisan elles étaient plutôt vécues comme un exercice de patience et une ascèse religieuse. Pensons ici à la période glorieuse des tapisseries des Flandres, des œuvres murales immenses, soignées et tissées savamment. Les plus connues d’entres-elles, la série des six tapisseries de la Dame à la licorne conservées au musée national du Moyen Age, sont un très bon exemple de figuration des êtres naturels. Malgré des techniques de représentation qui n’incluent pas encore la perfection mimétique de la théorie de la perspective, il est tout à fait surprenant de reconnaître toutes les plantes qui ornent ces œuvres. L’ingénieur du CNRS rattaché à la Bibliothèque Nationale de France qui s’est chargé de ce travail fastidieux, Marie-Thérèse Gousset, a identifié treize arbustes et cinquante-neuf plantes et fleurs sur les tapisseries en question . Le houx est tout particulièrement évident. Ces espèces ne sont pas nécessairement « connues » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Elles sont simplement observées, puis en quelque sorte « recopiées » par le concepteur des tapisseries. En concordance avec une ascèse religieuse (ces tapisseries symbolisent les cinq sens et le renoncement aux plaisirs), ces œuvres introduisent à la tentative de recensement du vivant, dont la diversité flamboyante fait partie intégrante des « plaisirs ».

La Dame à la Licorne, tenture symbolisant la vue, Musée National du Moyen Age, Cluny, Paris, photo insecula.com.
À la même période que La Dame à la Licorne ces observations prennent la forme d’exposés argumentés, qui ont pour but de caractériser des espèces vivantes (ou mythologiques). En cette fin de XVe siècle, les bestiaires, qui mélangent encore les animaux fantastiques et les êtres réellement observables, se multiplient en Europe. Ainsi, le Buch der Natur est le premier livre scientifique imprimé comportant des représentations d’animaux. Adaptation allemande de l’encyclopédie de Thomas de Cantimpré (1186-1263), le Buch der Natur introduit ce texte dans la tradition germanique d’histoire naturelle qui aboutira à la publication du fameux Hortus Sanitatis de 1491. On trouve dans ces livres un style d’illustration assez sommaire, parfois même stylisé, mais ces œuvres, et celles qu’elles ont influencées, conduiront en droite ligne aux grandes entreprises de Buffon (1707-1788), Lamarck (1744-1829), et John Gould (1804-1881) par exemple. La tradition de l’illustration est ainsi amorcée. Déjà dans ces livres du haut Moyen-âge, nous pouvons remarquer la différence entre une représentation esthétique, aussi mimétique soit-elle, comme dans la Dame à la Licorne, et une démarche qui se veut cognitive, où les dessins sont réduits à leur plus simples aspects descriptifs, tout juste suffisants pour rassembler les éléments de la description sur un support visuel. Remarquons que dans les deux cas médiévaux de représentation d’objets naturels ici évoqués pour comprendre la fonction de l’illustration dans l’histoire des sciences qui en feront usage, les êtres vivants figurés sont des objets isolés de tout environnement. Ces images sont encore loin d’une utilisation scientifique, toutefois, elles ont le mérite de permettre l’identification, et même la spécification pour l’œil averti, des êtres vivants représentés. Ainsi nous pouvons les situer aux origines de la méthode de représentation des espèces vivantes. Les spectateurs ont acquis l’habitude de ces procédés esthétiques. Le langage formel qui se met ainsi en place sera réemployé dans les exposés scientifiques.
00:30 Publié dans écologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : université d'été, WWF, science, conférence, philosophie, Fel, jardin

























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