14 mai 2007

Le jardin des délices

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Jérôme Bosch - Le jardin des délices - (Panneaux refermés)



« Erant enim tunc comedentes et bibentes in securitate : diluvium non timentes » (car ils mangeaient et buvaient alors sans crainte du Déluge). Tel est l’adage du monde antédiluvien représenté par Jérôme Bosch. Cette représentation était une parabole de la Renaissance, décrite par l’artiste comme l’époque des plaisirs d’une consommation luxueuse et insouciante sous le joug d’une technique et d’une science triomphante. Nous pourrions réemployer cette même métaphore pour illustrer notre système économique actuel, son mythe de la croissance et son complexe technoscientifique. Mais cette fois, à défaut de Dieu, c’est d’une crise écologique que nous sommes menacés. La comparaison semble excessive, dans la mesure où nous n’avons aucune connaissance précise de la menace que nous causons à notre propre écosystème à l’échelle de la planète. Mais le débat s’anime à l’évocation de menaces majeures issues du réchauffement planétaire de quelques degrés Celsius ayant pour conséquence corollaire la fonte des calottes polaires et la montée du niveau des océans ; dès lors, ce que ces menaces font resurgir n’est rien autre que l’image du Déluge...

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Jérôme Bosch - Le jardin des délices (Triptyque ouvert)


La prise de conscience de ces phénomènes est menée par une discipline scientifique récente : l’écologie. Elle consiste en l’étude des relations des éléments d’un système biologique à l’échelle d’une zone climatique ou de la planète. Ce nouveau domaine de recherche estime les impacts des activités humaines sur l’environnement. Celles-ci ont connu un tel essor depuis les débuts de l’ère industrielle, qu’aujourd’hui, il est nécessaire de proposer une gestion rationnelle de ressources naturelles que l’on pensait inépuisables.
L’émergence de cette discipline survient donc dans un contexte historique précis. Elle permet un rôle de critique de l’organisation industrielle et du développement technologique de deux façons au moins. Tout d’abord, sous son jour le plus radical, le mouvement écologiste, fondé sur les conclusions de la discipline scientifique, prône un retour à des habitudes culturelles plus respectueuses de l’environnement naturel, en refusant certaines énergies ou certaines technologies (nucléaire, transgénie, agrochimie). Une seconde attitude consiste à travailler à la possibilité de conserver sur le long terme notre mode de vie, en en limitant les retombées écologiques. C’est la problématique du développement durable , qui vient corriger les effets pervers de l’industrie, par l’industrie elle-même (recyclage, gestion des pollutions et des ressources).
L’écologiste se place d’emblée sur plusieurs niveaux d’intervention. Pour être efficace, il doit connaître les phénomènes qu’il critique, mesurer l’altération des environnements naturels, et penser des solutions pratiques aux problèmes induits par l’industrie. En ce sens, une solide recherche en science naturelle est nécessaire. Il s’agit là de l’écologie en propre : une étude scientifique de la biosphère, des interactions de ses éléments et de l’évolution de l’ensemble. Dans son essai sur l’idée de nature , François Dagognet définit ainsi l’écologie comme comprenant « les vivants -les plantes et les bêtes- dans leurs relations (les biocénoses) ou leur milieu (biotope) » .
À partir de cette étude scientifique on peut prévoir des évolutions indésirées des milieux naturels et constater leur développement actuel. La plupart de ces mutations sont imputées à nos activités dans la mesure où ces dernières remettent en cause l’équilibre précaire de phénomènes globaux (aspect climatique) ou régionaux (pollutions localisées) de la biosphère. En outre, la plupart de ces évolutions impliquent également des risques sanitaires (pollutions) ou industriels (épuisement des ressources naturelles nécessaires) dommageables pour l’homme.
Fort de ce constat, les écologistes fonctionnent comme un groupe de pression sur le monde politique dans le cadre de structures associatives ou bien ils interviennent directement par le biais de partis politiques proprement dits qui se proclament écologistes, afin de proposer la mise en place de solutions alternatives éventuelles. Ils interviennent alors dans le monde institutionnel et participent à des débats de valeur. Dès lors, ils entament une réflexion axiologique.
Naturellement, les critiques qu’ils émettent resteraient lettre morte si les industriels comme les consommateurs ne reprenaient pas à leur compte la défense de l’environnement. Vis-à-vis du monde industriel, l’écologiste doit proposer des solutions économiquement viables, et certaines entreprises ont bien compris que l’écologie pouvait être un argument de vente (les produits dit « bio », les aérosols sans solvants…). La protection d’un patrimoine naturel apporte les bénéfices du tourisme ; enfin le consommateur espère éviter les problèmes sanitaires (vache folle, amiante…) ou se procurer la simple satisfaction de cautionner des valeurs par ses achats. En d’autres termes, l’écologisme doit composer avec des arguments économiques, et entamer une réflexion sociologique puisqu’il s’agit de corriger ou de modifier des habitudes sociales.
C’est cette position difficile, entre science, morale, économie, politique et société, qui rend l’écologie, de prime abord, si protéiforme et si difficile à comprendre.

La première étrangeté de l’écologie, dans une culture où chaque discipline est isolée des autres selon ses buts et ses méthodes, est de mêler une réflexion scientifique à une morale.
Ce phénomène est très marqué en écologie, à tel point d’ailleurs que pour clarifier sa compréhension, François Dagognet propose de distinguer « l’écologue », qui aborde la dimension scientifique de l’écologie, de l’écologiste , qui en tire des conclusions et défend des valeurs. La confusion entre ces deux aspects de l’écologie est due d’une part à la particularité de la discipline scientifique, lorsque l’écologie met en évidence notre responsabilité dans la destruction des espèces ; et d’autre part, à une certaine idée de la nature, définie comme une organisation du vivant cohérente et équilibrée à l’exclusion de toute intervention humaine. Tout d’abord, en analysant les milieux naturels et les espèces vivantes, l’écologue met au jour non seulement leur extrême complexité, mais aussi leur fragilité. Ce dernier point pose de multiples problèmes puisque la moindre altération de ces milieux entraîne des conséquences insoupçonnées qui comprennent les risques de destruction, de raréfaction des espèces, d’appauvrissement en ressource ou même des dangers sanitaires pour l’homme. Or, la plupart de ses altérations sont dues aux activités humaines. C’est là qu’interviennent l’écologiste et ses revendications. Avec François Dagognet , nous distinguerons ici encore deux discours : celui du naturiste, qui se base sur l’idée d’une nature originelle et sauvage que nous devons sauvegarder, même si pour cela il faut faire marche arrière en terme de qualité de vie ; à la différence du discours d’un écologiste environnementaliste qui cherche à corriger l’industrie par des moyens techniques afin de construire un compromis entre la qualité de vie et la protection de la nature. L’écologiste est donc bien prescriptif quand l’écologue pratique un discours descriptif.
Mais ce dernier discours est prospectif. Les études de climatologie ou de zoologie nous promettent une crise écologique face à laquelle les scientifiques prennent souvent position, sortant donc du discours descriptif pour s’adonner à leur tour au discours prescriptif. Ainsi l’écologue lui-même fait de l’écologisme. Les simples conclusions de ses recherches l’impliquent dans le débat sur la responsabilité humaine face à la nature dès lors qu’ils démontrent un risque sérieux pour l’homme lui-même. Ainsi, l’écologie reste inextricablement à la jonction entre une approche cognitive de l’environnement et une défense de celui-ci contre la gestion de nos propres activités. Avec l’écologie, leur séparation semble intenable. Nous pensons qu’il s’agit d’un problème inhérent à la connaissance du vivant. Non seulement, comme le défend François Dagognet, en raison de l’idée, erronée, de la nature qui serait une organisation forgée indépendamment de l’homme et que nous venons mettre en danger, mais aussi parce que plus nous connaissons la nature, l’utilisons et nous en éloignons, plus nous y sommes sensible, à tel point qu’apparaissent de nouvelles intuitions morales (végétarisme, végétalisme, droit des animaux).

La subordination de la constitution et de la défense de valeurs écologiques à des sphères culturelles aussi diverses n’est pas un hasard et a une lourde implication : la nature est avant tout un objet culturel. Il faut bien admettre que la nature sauvage, qui se définirait comme n’ayant subi aucune modification due aux activités humaines, n’existe pas. En dehors des paysages lentement façonnés par l’agriculture ou la déforestation sous toutes ses formes, et les exploitations des ressources naturelles minérales, végétales ou animales qui ont déjà profondément modifiés les biotopes et favorisés des espèces au détriment d’autres, impliquant une chaîne de conséquences que nous avons encore du mal à apprécier, en plus de cela, deux autres phénomènes font qu’aucun espace n’est épargné : le premier est déjà ancien, il s’agit du déplacement, avec les hommes, de certaines espèces qui l’accompagnent volontairement ou non. Par exemple la mouche domestique, la souris grise ou les termites sont introduites en Europe avec, respectivement, les premiers peuplements humains, les légions romaines, puis les premiers bateaux venant d’Afrique, de même il apparaît que la forêt gauloise, contrairement aux images véhiculées, n’était pas constituée en majorité de feuillus mais au trois quart de conifères et que le chêne ne s’est développé que plus tard. Aujourd’hui, le phénomène prend des dimensions gigantesques et même problématiques comme le montre la prolifération du ragondin américain dans les cours d’eau d’Europe en lieu et place des loutres et castors (on observe le même problème avec les espèces de grenouilles, de tortues, de visons et de fourmis importés d’Amérique et qui, plus fortes, éradiquent les variétés autochtones pour en prendre la place). Le risque est accru avec des spécimens transgéniques, alors que les hybrides et autres artéfacts issus de l’agronomie la plus ancienne ont déjà proliférés et interférés avec les essences dites « sauvages ». Le second phénomène qui rend aujourd’hui toute nature sauvage mythique sont les pollutions globales. Nos activités ont tout de même modifié la composition de l’atmosphère terrestre, phénomène qui implique des conséquences sans distinction géographique. François Dagognet résume cette situation de la nature en affirmant qu’ « elle est entrée dans l’histoire » .
Ces quelques réflexions permettent de mieux comprendre pourquoi l’écologie est déterminée par une histoire, celle des sciences naturelles bien entendue, mais aussi celles de l’industrialisation, de l’évolution de la pensée éthique et même de l’esthétique. L’aspect scientifique est laissé aux soins de l’écologue, celui de l’éthique est déjà largement étudié en philosophie, mais l’influence de la pensée esthétique en écologie est encore bien peu abordée. Pourtant, analyser cette dimension permettrait d’expliquer à quel point l’écologie est relative à une histoire. Cette idée est peu abordée à notre sens pour des raisons encore une fois historiques. En effet, l’écologie actuelle tient un discours éthique et scientifique afin de s’imposer. Elle s’exprime dans la sphère politique, qu’intuitivement nous n’associons pas à l’esthétique.
Pourtant, le questionnement esthétique est très présent dans l’histoire de l’écologie, et ce à double titre. Tout d’abord, nombre de choix de type écologiques furent initiés à partir de préférences esthétiques comme c’est le cas avec les cultures ornementales et les espaces naturels dont les essences végétales en question sont issues. Une sensibilité esthétique à la nature devance l’écologie, et, peut-être même, participe à son développement. Ensuite, la sensibilisation à la crise écologique prend systématiquement la forme d’une mise en avant des beautés de la nature afin de sensibiliser le public. Ainsi, ne serait-ce qu’à titre pédagogique, une pensée esthétique accompagne l’écologie. Nous pensons qu’il s’agit de bien plus que de cela.
En effet, l’appréhension esthétique de la nature permettrait d’expliquer la sensibilisation et l’intérêt croissant porté à celle-ci à titre scientifique ou éthique. Peut-être même qu’une pensée esthétique permettrait de comprendre le lien entre les dimensions scientifiques et éthiques de l’écologie ?
À ce titre, la définition d’une esthétique de la nature liée à l’écologie nous permettrait d’envisager un système. Comprenons, l’écologie rassemble déjà plusieurs domaines de réflexions et d’actions, elle porte sur le lien fondamental de l’homme et du monde physique qu’elle remet en cause et vise à redéfinir. Est-ce qu’en faisant cela elle ne va pas jusqu’à constituer une vision globale du monde dont le symptôme serait sa traduction en la définition d’une nouvelle esthétique ?

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