15 novembre 2006

présentation de la thèse

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photographie : Olivier Martin Delange

Ma décision d'entamer une recherche qui rapproche deux domaines aussi distincts que l'esthétique et l'écologie fait suite à une longue élaboration enrichie de mes formations et de mes emplois.
En passant plus d'un an sur des programmes de l'ADEME pour le Conseil général de Franche-Comté, je me suis interrogé sur les motivations des participants, pour la plupart exploitants forestiers ou agriculteurs. Les normes mises en place dans les projets de recyclage ou de mise en valeur du patrimoine naturel leurs portaient souvent préjudice et il était bien difficile de leur en faire comprendre les enjeux économiques à long terme ou l'intérêt éthique. Contre toute attente, c'est une argumentation basée sur l'esthétique qui les a fait adhérer au programme en insistant sur la valorisation des sites et la mise en avant des notions de qualité environnementale comme valeur de communication auprès du public.
Ensuite, j'ai travaillé sur l'architecture écologique et la Haute Qualité Environnementale que j'ai découverte à l'occasion de cet emploi, et qui est devenue mon sujet de maîtrise. Cette année là, un poste d'un an à l'Institut National d'Histoire de l'Art m'a aussi permis d'approfondir l'histoire de la perception esthétique de la nature.
C'est pourquoi j'ai voulu préciser ce thème avec mon D.E.A. dans lequel j'ai cherché à définir un changement du jugement esthétique de la nature en rapport avec le développement de l'écologie scientifique.

Il est remarquable que la mise en valeur de la nature, dans les pratiques artistiques et les campagnes de sensibilisation du public, change de ton. On ne parle plus seulement de beaux paysages et de sites exceptionnels, mais on introduit de plus en plus l'idée d'écosystème, d'un ensemble fragile et changeant qui forge et caractérise les territoires. Le jugement esthétique de la nature n'est plus calqué sur celui des œuvres d'art en considérant seulement les aspects plastiques tels que la composition, les couleurs et les formes. Il peut inclure des connaissances scientifiques qui modifient l'expérience de la nature. J'ai alors analysé, dans le cadre de ce D.E.A., la transformation du jugement esthétique et son décloisonnement. En effet, au lieu d'être l'exclusivité des historiens de l'art, des artistes et des amateurs, l'intérêt esthétique se diversifie et touche d'autres disciplines comme l'industrie pour le design, la mode pour les textiles, ou l'écologie pour la nature.
En ce qui concerne cette dernière, le jugement esthétique n'est plus fondé sur des représentations, mais sur l'observation des phénomènes naturels eux-mêmes, éclairés par les connaissances issues de la biologie et de l'écologie. Par ailleurs, l'appréciation ne porte plus sur des objets considérés isolément (un arbre, une pierre précieuse, un jardin ou un paysage typique), mais sur des phénomènes replacés dans un ensemble. Il s'agira, par exemple, de percevoir le Mississipi, non plus comme une surface liquide aux multiples reflets, mais comme le cœur d'un réseau hydraulique vivant ; ou bien encore un chêne ne sera plus réduit par celui qui le contemple à la seule beauté de sa forme, mais il sera également saisi comme une « espèce parapluie », symbole de la forêt européenne tempérée. Cette approche a apporté un éclairage différent sur les nouvelles formes artistiques telles que les « performances », la création d'environnement, et la quasi-dissolution de la sphère esthétique dans celle du quotidien.
J'ai alors tenté d'expliquer, d'une part l'évolution des activités artistiques, qui aboutissent à la possibilité d'attribuer une valeur esthétique à tout objet, et d'autre part l'élaboration de nouvelles théories de la nature, comme l'émergence d'une esthétique spécifique que j'ai nommée « l'esthétique verte ».


Mais ce travail a fait surgir plusieurs problèmes auxquels la thèse que je suis en train d'ébaucher se propose de répondre.
Cette esthétique verte, partiellement forgée dans le cadre des activités artistiques contemporaines comme le Land Art pour la perception d'espaces ouverts et l'arte povera pour la valorisation d'une grande diversité de matériaux, a une autre origine que je souhaite exposer. Elle se situe au sein même de l'histoire des sciences et suit le mouvement qui va de la construction de représentations de la nature à la volonté de sa « présentation », c'est-à-dire de son explication.
Très simplement, il s'agit de considérer les caractères plastiques et narratifs véhiculés par les sciences et qui changent de statut au cours de leur histoire. Ainsi, le premier livre zoologique illustré, l'Hortus Sanitatis de 1491, comprend de nombreuses descriptions et 392 dessins d'animaux, souvent imaginaires, représentés selon les règles esthétiques de l'époque. Que dire encore des illustrations des histoires naturelles et des récits des premiers grands voyageurs qui s'inscrivent dans une esthétique romantique que nous reconnaîtrons chez un Alexander von Humboldt ? Jusqu'ici, il s'agit de représenter la nature, et cette technique de représentation prend racine dans les activités artistiques, passées maîtresses en mimétique depuis la Renaissance. Ainsi la technique de la perspective a été mise en oeuvre aussi bien dans les tableaux que dans les tables d'anatomies de Léonard de Vinci, augmentant d’autant le précision et l’intérêt scientifique des représentations.

L'illustration et la construction du discours scientifique sont autant d'exemples précieux de liens privilégiés entre l'esthétique et les sciences de la nature. Mais le développement de celles-ci les détache des problématiques esthétiques.
Les illustrations font progressivement partie de la démonstration scientifique et répondent donc à d'autres enjeux. La représentation en géographie, par exemple, sera formalisée selon une nomenclature propre à la discipline. La cartographie sert à l'argumentation d'un géographe ou d'un botaniste, au lieu de seulement illustrer son propos. C'est en cartographiant l'Amérique latine que Humboldt se démarque de l'esthétique romantique qui caractérise encore son récit de voyage. J'analyserais ceci comme une seconde étape du statut de l'image et des formes esthétiques pour les sciences, dans lesquelles sont inventées des représentations qui leurs sont propres.
Ce changement semble symptomatique d'une rupture avec l'esthétique. Pourtant, il fournit de nouveaux outils à l'appréciation de la nature. Ainsi, la taxinomie enrichit la multiplicité des formes d'êtres, et même des couleurs. La découverte de la ceinture de Vénus, animal marin en forme de ruban translucide, inspire plasticiens et poètes. Mais il s'agit encore de représentations, ce qui facilite le transfert entre les activités artistiques, lesquelles représentent encore quelque chose, et les sciences de la nature, qui amoncellent les représentations de leurs objets d'étude.
De plus, si les sciences naturelles favorisent alors la rencontre de nombreux objets, le savoir qu'elles développent est exclu de l'appréciation esthétique. En effet, le seul précédent philosophique établissant une véritable théorie du jugement esthétique de la nature se trouve dans la Critique de la Faculté de Juger de Kant, où une esthétique formaliste et subjective détermine hors de toute connaissance le jugement esthétique du beau. Seules les idées de loi et de nature y sont impliquées dans le jugement esthétique du sublime. Pourtant nous pouvons trouver ici une brèche pour intégrer les changements de représentation de la nature à mesure que les théories scientifiques en proposent de nouvelles ou les affinent. Mais nous ne procéderons pas à la manière d'un Allen Carlson, géographe et philosophe canadien contemporain, représentant de l'esthétique de l'environnement, qui conserve une approche formaliste. Pour intégrer les connaissances scientifiques à l'esthétique, les théoriciens de l'esthétique environnementale proposent une esthétique objective. Nous envisageons cette question bien différemment.

Ceci parce qu'un changement radical s'opère avec l'écologie. En effet, il n'est plus possible de représenter selon les codes de la mimétique le cycle du carbone, la circulation de l'énergie ou le changement climatique ! Ainsi, il devient impossible de rester strictement formaliste, et cette fois, c'est aux scientifiques d'influencer l'esthétique. Les écologues ne cherchent pas dans leurs études à représenter ces objets, mais à les « présenter », c'est-à-dire les expliquer. Ils observent des phénomènes ou des objets naturels à travers des grilles qui permettent de les penser, leur écosystème par exemple. Ainsi, à l'esthétique, par imitation pure et simple, des seules représentations de la nature comme la peinture de paysage, s'ajoutera la perception d'une dimension naturelle différente : la nature comme système. Cette nature dynamique sera expérimentée dans un premier temps au cours des promenades organisées par des artistes, puis tout simplement contemplée par l'écologiste ou l'amateur.
L'originalité de l'écologie étudiée sous cet angle sera de mettre au jour, non plus des objets perceptibles, mais une organisation dynamique des ensembles naturels. Les écologues s'appuient sur des calculs et des formules chimiques, qui sont des énoncés impropres à une expérience esthétique. L'impossibilité même de la perception immédiate des notions forgées par l'écologie, tel que l'écosystème ou la biosphère, engage le jugement esthétique à porter sur la nature elle-même, sans passer par ses représentations. Cette contradiction s'explique parce que l'expérience esthétique de la nature ne peut pas porter sur des tableaux de recensement de population ou des schémas de chaînes et de réseaux trophiques. Sans représentation, ce n'est plus qu'en rapportant ces connaissances directement à l'observation que le jugement esthétique est possible.
C'est précisément ici que je situerai une nouvelle modalité du rapport esthétique à la nature : des éléments déjà présents dans nos perceptions ne prennent sens que pour l'amateur éclairé de connaissances écologiques, de même que l'amateur d'art identifie les jeux formels grâce à une éducation préalable, aussi sommaire soit-elle.


Mais une histoire de l'émergence d'une esthétique verte ne signifierait rien exposée telle quelle. Au contraire, elle conduirait à confondre deux approches qui, sans s'exclure mutuellement, n'en sont pas moins distinctes : l'approche cognitive et l'approche esthétique. Elles peuvent certes porter sur le même objet, mais représentent toujours deux approches clairement différenciées. Ces deux modalités du rapport à la nature sont donc à envisager ensemble seulement dans le cadre d'une modification du concept même de « nature ». Cette redéfinition s'inscrit alors dans une histoire globale, comprenant aussi bien l'histoire des techniques que celle des mentalités. C'est cet ensemble que je cherche à expliquer, à partir de ses manifestations théoriques, à savoir les sciences de la nature et l'esthétique.
J'apparente alors l'étude de ce changement du concept de « nature » à un changement de paradigme au sens où, implicitement, lorsque le jugement esthétique porte sur des représentations, il porte sur l'idée d'une nature figée, aux formes multiples certes, mais une nature qui n'est que la somme d'objets analysés par la biologie du XIXe siècle. Mais avec l'écologie, le jugement esthétique peut intégrer l'idée d'une nature dynamique, multiple et changeante, qui ne s'étudie nécessairement pas de la même manière.



L'étude de ce changement profond doit être focalisée sur un problème précis pour ne pas être noyée dans la diversité des objets possibles. Et cette précision consiste en l'étude exclusive, mais systématique, des formes esthétiques produites par les écologues.
J'envisage de diviser cette étude en deux grandes parties qui expliciterons l'émergence de cette esthétique.
Dans un premier temps je chercherais à montrer comment les représentations scientifiques sont liées à des notions esthétiques. Il me faudra caractériser d'une part les représentations de la nature diffusées depuis le XIXe siècle, et d'autre part leur utilisation et leur impact pour l'esthétique. Je commence cette étude si tôt dans l'histoire des sciences parce que les formes esthétiques qui en sont issues coexistent avec les nouvelles qu'il s'agit de distinguer.
La compréhension de la proximité entre les contenus de connaissances diffusés par les sciences de la nature et l'expérience esthétique qui les réemploie me permettra, dans un second temps, de considérer l'originalité d'une expérience esthétique investie des théories écologiques. Je l'aborderais en exposant les modifications de la théorie de la nature apportées par l'écologie, la réutilisation de ces connaissances dans la sphère esthétique qui définissent une esthétique verte, puis les enjeux de cette dernière.
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Olivier Martin Delange, île Tristan, Finistère, octobre 2004

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